L’hebdomadaire personnel d’Etienne LampionDans toutes les mains depuis 1789

Les réactionnaires du web

5 août 2014

Il y a peu de temps de cela, un brave gueux au nom de poète déclama un étrange message sur la place publique d’un petit village de la belle région d’Alsace. Laissez moi, braves gens, vous en conter la merveilleuse histoire, et retenez vos pleurs jusqu’à son funeste dénouement.

Le récit commence en jour pluvieux du mois d’août, comme on en voit rarement, mais qui toujours laissent leur trace dans l’Histoire. Ce fut donc sous une pluie torrentielle que notre jeune homme arriva aux portes du village, avec pour tout bagage ses quelques morceaux de tissu rapiécés et délavés qui tenaient à peine sur son maigre corps.

Il se posa près de la fontaine qui marquait l'entrée du patelin, puis marcha vers une maisonnette qui semblait plus grande que ses voisines, et se présenta. C’était la modeste demeure de Monsieur le Maire, éleveur, agriculteur et homme politique à ses heures perdues, qu’il ne parvenait guère à trouver, trop partagé déjà entre ses poules et son blé. Celui-ci ne lui en offrit pas moins le gîte et le couvert, invitant humblement son hôte à l’aspect étrangement ulysséen de lui dire ce qui l’amenait en un lieu si reculé de l’Alsace.

Après avoir fini son repas jusqu’à la dernère trace de choucroute et jusqu’au dernier morceau de saucisson, l'étrange visiteur posa ses yeux sur l’horloge qui trônait, mal fixée, sur la cheminée.

— Monsieur, j’ai fait un long et difficile chemin pour arriver ici... Car c’est vous que je suis venu voir.

Il n’en fallut pas moins, je vous le dis, pour faire tomber le Maire de sa chaise. Intrigué — que dis-je, intrigué, abasourdi ! —, il ouvrit de grands yeux, comme pour lire sur les traits de son interlocuteur quelque message dissimulé qu’il n’aurait pas remarqué au premier abord. Force fut d’admettre pour notre brave Maire que son attentive observation ne lui révéla rien. Il se décida donc à parler :

— Vous... vous vous trompez certainement de personne. Savez-vous où vous êtes en ce moment ?

Ecartant à peine les lèvres comme si le son s’échappait de lui par magie, il répondit :

— Je le sais bien, je suis dans le petit village d'Alsacréations.

L’inquiétude du Maire allait croissant, lui qui avait reçu en tout et pour tout dix-sept visites depuis qu’il s’était installé dans ce village, dont seize visites de nature animale, et une de nature divine selon ses dires. Il articula exagérément quelques mots qui, braves gens, mis les uns à la suite des autres, ressemblaient vaguement à ceci :

— Oui... e-xa-ctement Alsa-créations ici que vous vou-lez ?

Le regard de l’étranger s’alluma, comme un bûcher ardent, et il prononça ces terribles paroles :

— Je suis venu t’annoncer, à toi, oui, à toi, et à tous les autres aussi, que tout ce que tu crois, tout ce que tu vois, est mauvais. Mon ami, dans dix jours et dix heures, ton poulailler, ton champ, ta maison, tout — tout ! — sera aplati. Un monde nouveau, un monde terrible naîtra... De l’autre côté de la Manche, j’ai entendu son nom... Ils l’appellent le... le... le flat world.